La transition énergétique est souvent présentée comme une opportunité massive de création d'emplois. Et pourtant, sur le terrain, beaucoup de territoires — ruraux, périurbains ou anciennement industriels — restent à l'écart de ces promesses. J'entends souvent la même critique : les emplois créés vont aux grandes métropoles ou aux sièges des groupes, pas chez nous. Comment faire pour que la transition soit réellement locale, qu'elle nourrisse les bassins d'emploi oubliés et restructure positivement des économies fragiles ? Voici des leviers concrets qui, selon moi, méritent d'être mobilisés.
Penser l'emploi dès la conception des projets
Trop souvent, les projets d'énergies renouvelables sont conçus en silos : technique, financier, administratif. Résultat : peu d'attention portée aux retombées locales. Pour y remédier, il faut intégrer l'emploi dans le cahier des charges dès la phase de conception. Par exemple, prévoir des clauses d'embauche locale, des plans de formation associés et des obligations de sous-traitance auprès d'entreprises territoriales.
J'ai vu des collectivités ajouter dans les appels d'offres des critères de valeur ajoutée locale : pourcentage des travaux réservés à des PME locales, centres de maintenance implantés sur place, ou encore contrats de fourniture locale pour le génie civil. Ces clauses transforment la donne : elles obligent les porteurs de projets — qu'ils soient startups ou groupes comme Engie ou EDF — à penser leurs chaînes d'approvisionnement autrement.
Former localement pour des métiers nouveaux et hybrides
La transition crée des métiers techniques (maintenance d'éoliennes, installation photovoltaïque), mais aussi des métiers hybrides (diagnostiqueur énergétique, coordinateur de rénovation, animateur social pour projets d'énergie citoyenne). L'un des freins majeurs est le manque de compétences locales.
- Développer des centres de formation emblématiques en régions (campus des métiers) : partenariats CFA/lycées/projets industriels.
- Déployer des formations modulaires, courtes et certifiantes pour permettre aux actifs de se reconvertir rapidement (ex : France compétences, CAP, ou certificats professionnels reconnus).
- Favoriser l'apprentissage et l'alternance au sein des chantiers locaux : l'entreprise qui installe un parc photovoltaïque doit accueillir des apprentis issus de la région.
Il ne s'agit pas seulement d'apporter des compétences ; il faut aussi valoriser les parcours atypiques : ouvriers qualifiés, techniciens agricoles ou artisans peuvent devenir des acteurs clefs de la transition avec les bonnes formations et un accompagnement adapté.
Mobiliser le foncier et les infrastructures locales
Un frein récurrent tient au foncier et aux infrastructures : les zones propices à l'implantation d'énergies renouvelables requièrent parfois des terrains, des accès, des réseaux électriques renforcés. Les collectivités locales peuvent jouer un rôle d'ordonnateur : offrir des friches industrielles réhabilitées, des terrains communaux à loyers modulés, ou mutualiser des plateformes logistiques pour PME du secteur.
La mise à disposition de foncier à coût accessible favorise l'implantation d'entreprises locales et évite que des acteurs extérieurs ne raflent les sites. C'est un levier simple mais puissant pour capter des emplois sur le territoire.
Favoriser les entreprises locales et les coopérations
Les emplois restent locaux si les entreprises qui réalisent les installations y sont basées. Pour cela :
- Soutenir la création et la capitalisation de TPME locales via des prêts dédiés, des garanties ou des prises de participation publiques (fonds régionaux, fonds d'innovation territoriale).
- Encourager les coopératives et les sociétés d'économie mixte locales : elles permettent de conserver la valeur ajoutée dans le territoire. Des exemples existent déjà en Allemagne avec des Bürgerenergiegesellschaften (sociétés d'énergie citoyenne).
- Faciliter les groupements d'entreprises locales pour accéder aux marchés : mise en réseau, appui technique, standardisation des offres.
Utiliser les marchés publics comme levier
Les marchés publics représentent un levier considérable. Les collectivités peuvent conditionner l'attribution à des critères sociaux, environnementaux et territoriaux. Des clauses d'insertion ou des objectifs de sourcing local transforment ces marchés en outils de développement local.
| Instrument | Effet attendu |
|---|---|
| Clause d'insertion sociale | Emplois pour publics éloignés de l'emploi pendant les chantiers |
| Critère de sourcing local | Favorise PME et sous-traitance locale |
| Plafond de sous-traitance | Évite la concentration des marchés chez gros acteurs |
Financer la transition en ciblant l'ancrage territorial
Le financement joue un rôle décisif. Au-delà des subventions et des appels à projets nationaux et européens, il faut développer des instruments ciblés :
- Fonds d'investissement régionaux dédiés à la transition, avec des critères d'impacts locaux.
- Obligations vertes locales ou obligations à impact émises par des collectivités pour financer des projets qui créent de l'emploi local.
- Mécanismes de cofinancement public-privé qui conditionnent une part des aides à la création d'emplois locaux et à la formation.
Les dispositifs de type crowdfunding citoyen sont aussi intéressants : en impliquant les habitants comme investisseurs, on augmente l'acceptabilité et on crée des relais économiques locaux (emplois de gestion, animation, maintenance).
Accompagner la transformation des filières existantes
Dans de nombreux territoires, il y a déjà des compétences industrielles — chaudronnerie, mécanique, électricité — qui peuvent être requalifiées pour la transition. Plutôt que de tout créer ex nihilo, il faut accompagner la transformation des filières :
- Plans de montée en compétences pour les entreprises locales (diagnostic, accompagnement OPCA/OPCO).
- Incitations fiscales temporaires pour les entreprises qui investissent dans l'outillage nécessaire à la nouvelle filière.
- Clusters territoriaux pour favoriser l'innovation et la mise en commun des moyens.
Mettre la donnée et la concertation au service de la stratégie
Je crois beaucoup à l'importance des diagnostics fins : cartographies des compétences, des terrains disponibles, des gisements d'emplois potentiels. Ces données permettent de définir des stratégies réalistes et ciblées. Elles doivent être partagées entre régions, départements, chambres consulaires et acteurs locaux.
Enfin, la concertation citoyenne est essentielle : lorsque les habitants comprennent les bénéfices locaux (emplois, services, revenus pour les communes), le projet gagne en acceptabilité. Les projets d'énergie citoyenne ou communautaire, où la population est associée dès l'origine, sont des catalyseurs d'emplois et d'engagement local.
Ces leviers ne sont pas magiques et demandent des arbitrages politiques clairs et une coordination effective entre l'État, les régions, les collectivités et les acteurs privés. Mais ils montrent qu'une transition énergétique équitable et créatrice d'emplois locaux est possible si l'on place l'ancrage territorial au cœur des stratégies.