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Syrie : la stratégie occidentale en échec.

Ecrit , le mardi 11 octobre 2016

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Dans le conflit syrien, les Américains, malgré leur retenue initiale, ont été ramenés à leurs démons néoconservateurs par les autorités françaises.

Retour sur l’évolution des positions dans le conflit syrien.

En fait, les Etats-Unis ont tenu une position plutôt raisonnable au début de la crise syrienne.

Concrètement, la position américaine, au début de la crise syrienne, a été marquée par la volonté du président Obama de mettre fin à l’interventionnisme américain qui caractérisait la lutte anti-terroriste depuis septembre 2001. Cette volonté était confortée par le bilan contrasté - 1,3 millions de morts civils entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Irak, accompagnés de la déflagration du Moyen Orient - de la politique inspirée par les néoconservateurs. En effet de Paul Wolfowitz à Robert Kagan et Irving Kristol, ceux-ci ne sont pas parvenus, en l’espace d’une décennie, à prouver que l’ordre américain était le moins mauvais sort que pouvait espérer un monde globalisé.

La perte d’influence des néoconservateurs fut aussi facilitée par les origines familiales du président Obama, éloignées des élites puritaines de la côte Nord-Est des Etats-Unis, qui restent portées par l’idée d’une « destinée manifeste » associée à l’indéfectible soutien à Israël (sous-tendant une partie de l’implication américaine au Proche Orient). A ce contexte s’ajoutaient les perspectives d’indépendance énergétique américaine, offertes par la prospection du pétrole de schiste. Ces perspectives ont dissolu le lien établi par le pacte du Quincy (pétrole contre protection) entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite.
La conjoncture économique, consécutive à la crise des subprimes de 2008, encourageait par ailleurs les Etats-Unis à se concentrer sur la stratégie du pivot, pour réaxer leurs efforts vers l’Asie du Sud-Est et ses marchés émergents ; mais aussi, au Moyen Orient, pour ne pas négliger un pays tel que l’Iran. (compte-tenu des perspectives de croissance et des débouchés potentiels que représente ce pays, jusqu’alors ostracisé, pour les exportations américaines).

Ce contexte multiple explique que, malgré le "laisser faire, laisser passer" que les américains appliquèrent en Syrie au soutien massif accordé à l’Arabie Saoudite aux combattants salafistes - notons que le principal soutien financier, en Syrie, du prétendu "camp de la démocratie" est le seul pays au monde à porter le nom de la famille qui le dirige - et à celui du Qatar envers les frères musulmans, ceux-ci ont longtemps rechigné à intervenir directement sur ce théâtre, et ce alors que les autorités françaises les y incitaient...
Malgré les allégations, toujours non prouvées à ce jour, d’attaque chimique du régime, le 21 août 2013, dans le quartier de la Ghouta : les américains se sont refusé, là encore, à bombarder le régime syrien.

Cette retenue américaine face à l’aveuglement des gouvernants français évita d’ailleurs sans doute une chute précipitée de Damas entre les mains islamistes dès 2014, et les génocides inévitablement consécutifs (compte tenu de l’application scrupuleuse, par tous les mouvements islamistes syriens, qu’il s’agisse de l’ASL*, du JAN* ou de l’EI*, de la fatwa d’Ibn Taymiyya : ce sunnite Turc, a déclaré, au 14ème siècle, que tout musulman tuant un Alaouite gagnait le paradis).

Atlantistes animés du zèle des nouveaux convertis, les gouvernants français ont ramené les Etats-Unis à leurs pires démons néo-conservateurs.

C’est sous l’impulsion initiale d’un Nicolas Sarkozy en pré-campagne électorale et malgré les avis de tous les spécialistes de la Syrie, dans l’ensemble des administrations françaises, à commencer par Eric Chevallier, l’ambassadeur de France à Damas, que les gouvernants français, échaudés par le précédent tunisien, effectuèrent le pari inepte d’une chute rapide du régime.
Sans surprise, cette espérance, qui n’avait aucune chance de se réaliser eu égard au soutien dont bénéficie le régime de la part de l’ensemble des minorités du pays, n’a pas été couronnée de succès.
Le caractère irréductible, qui n’a été ignoré par aucun des spécialistes français de la région, de la minorité Alaouite (constituant la colonne vertébrale des forces de sécurité et se sachant condamnée à mort en cas d’alternance au profit de la majorité sunnite) fut balayé d’un revers de main par l’équipe Sarkozy-Juppé puis par le tandem Hollande-Fabius.
Sous les encouragements de Nicolas Sarkozy, sorti par la suite de son silence pour critiquer le manque d’entrain de François Hollande à faire tomber Assad, Laurent Fabius ne recula devant rien pour pousser les américains à armer et soutenir les pires mouvements islamistes opposés au régime de Damas.

Après son "Assad ne mérite pas de vivre", qui ne manqua pas de glacer le sang de l’ensemble de la communauté Alaouite, se sachant condamnée à mort par le corpus de l’Islam sunnite, Laurent Fabius se distingua par sa déclaration de décembre 2012 appuyant le "bon boulot" effectué par le JAN (Jabbat Al Nosrah).

Le Ministre des Affaires Etrangères français tentait alors d’obtenir le retrait, par les américains, de la liste des organisations terroristes de ce mouvement affilié à Al Qaïda - dont la branche "péninsule arabique" allait revendiquer les attentats contre Charlie en janvier 2015- afin de pouvoir les armer...

Faute d’obtenir assez vite la levée de l’embargo sur la Syrie, en 2013, Fabius et Hollande n’hésitèrent d’ailleurs pas, dès 2012, à financer et armer des mouvements islamistes - prétendument modérés, mais qui ont depuis noué alliance avec l’ex JAN, devenu FAC (Fateh Al Cham) - en violation de cet embargo.
Notons que le zèle qui fut alors celui de Laurent Fabius, mais aussi de certains fonctionnaires français, à armer des mouvements islamistes - affichant un programme génocidaire, compte tenu des termes de la fatwa d’Ibn Taymiyya - pose question, dans un pays comme la France qui reste signataire du traité instituant une Cour pénale internationale (CPI).

L’assassinat du journaliste James Foley par l’EI (Etat Islamique) en août 2014, conduit toutefois les Etats-Unis à nuancer le caractère d’ennemi numéro un prêté à Assad. Alors que les autorités françaises n’ont eu de cesse d’encourager les Etats-Unis à maintenir leur soutien aux forces islamistes en Syrie (Laurent Fabius désapprouvait même alors les premières frappes américaines contre l’EI, fin 2014).
Heureusement, la somme de deux nullités - celle de nos autorités et celle, structurelle, de l’exécutif américain qui ne possède pas la profondeur historique nécessaire à l’appréhension de la complexité du Proche Orient - ne pouvait conduire à d’immenses résultats.
Et sans surprise, le programme de formation de 5000 combattants islamistes "modérés" lancé en janvier 2015 par les Etats-Unis, sous les encouragements de la France, tourna au fiasco, par la bascule du premier contingent de 50 hommes formés, avec armes et matériel US flambant neuf, du côté des « al-qaïdistes » du JAN.

Malgré l’heureuse nullité des effets de la stratégie des gouvernants français, finalement suivie par les Etats-Unis : la masse d’armes et de financements fournis par le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et la France, comme l’appui direct de la Turquie à l’EI ont failli conduire, à l’été 2015, à la chute de Damas entre les mains de ce dernier mouvement.

Inattendue, l’intervention Russe sauva le régime de Damas et empêcha la bascule de la Syrie et le génocide des minorités, à commencer par celui des Alaouïtes, qui aurait inéluctablement suivi.
Malgré les actions des lanceurs d’alerte, authentiques "justes", qui se sont multipliées en France (de l’opération "Noël en Syrie" en décembre 2013 à la multiplication de visites de députés et sénateurs français à Damas) pour dénoncer le caractère forcené de la position du Quai d’Orsay, Laurent Fabius n’a pas manqué de continuer à se couvrir de ridicule !

Ainsi parvînt-il, en l’espace d’une journée, de septembre 2015, à passer des sarcasmes sur les Russes (les accusant de "parler beaucoup" mais d’agir peu) aux larmoiements après avoir assisté, à la transformation d’un camp de ses amis islamistes du Jabbat Al Nosrah en parking, par l’aviation russe.

Pour autant, soyons honnêtes, c’est sans doute l’intervention russe et son efficacité qui ont achevé de faire rechuter les Etats-Unis dans les travers néoconservateurs vers lesquels les poussaient nos gouvernants français depuis quatre ans.

Conformément aux espoirs des adeptes les plus bruyants du néo-conservatisme américain, de John Mac Caïn à Hillary Clinton, l’administration américaine finît par prendre peur des conséquences du spectacle donné par l’efficacité russe, comparée aux résultats déplorables de la ligne inepte de soutien aux islamistes finalement adoptée par les Etats-Unis.

Et c’est ainsi à la faveur du ralentissement de la reconquête territoriale du régime syrien, essentiellement dû à la destruction de nombreux chars de l’armée syrienne par les missiles américains distribués aux mouvements islamistes « modérés » (malgré l’appui de l’aviation russe) que les Etats-Unis décidèrent de se déployer au sol en Syrie, en janvier 2016.

Quelle attitude adopter face à ces échecs ?

Le bilan catastrophique de l’action américaine conduite en Syrie, devrait amener la France, sur ce dossier et quand elle sera dirigée par des gouvernants responsables, à une coopération bilatérale salvatrice avec la Russie.

L’action américaine en Syrie entrave, en effet, la neutralisation des islamistes et épuise les forces qui s’y opposent.

Malgré une stratégie russe efficace et pertinente de bombardements (exploités par les troupes au sol) la reconquête de l’essentiel de la "Syrie utile", en quelques mois, de septembre 2015 à la reprise de Palmyre en mars 2016, a fini par marquer le pas.
En parallèle, les jérémiades et analyses ineptes du Quai d’Orsay ne cessèrent pas : allant du reproche à l’égard des Russes (toujours Laurent Fabius), de bombarder principalement les islamistes « modérés » (concept à rapprocher de l’invention française du "salafisme quiétiste") et non l’EI, à des propositions toutes plus affligeantes les unes que les autres de fonctionnaires du Quai, accrochés aux errements initiaux de leur ministre, rivalisant d’idées saugrenues.
Ces idées eurent pour effet de créer les conditions du maintien des flux d’approvisionnement en armes du JAN, de l’ASL et autres mouvements islamistes par la Turquie.
Le reproche alors formulé relatif au faible ratio de bombardements russes sur l’EI montrait même l’ignorance de la tactique d’exploitation de ces frappes russes par les troupes au sol, seule garantie de leur efficacité.
C’est pourtant cette méthode qui conduit les Russes à porter d’abord l’effort sur le JAN et l’ASL - qui, à Idlib, a appliqué aux populations un régime de Charia qui n’avait rien à envier à celui de l’EI à Raqqah-.
Rappelons que les troupes du JAN étaient au contact direct des forces armées syriennes (FAS), dans la "Syrie utile". Cette priorité se justifiait donc tactiquement.

Dans un second temps, l’axe d’effort russe se porta alors effectivement sur l’EI. Alors que les plaintes du Quai d’Orsay se poursuivaient, vainement (les Russes ayant leur propre agenda tactique), ce second temps est rapidement venu : en janvier 2016, le volume -en termes de tonnage des munitions- des frappes russes concerna ainsi déjà, à plus de 50 %, des objectifs de l’EI.

Quant aux États-Unis, non sans une certaine sincérité (mais avec ce handicap qui les caractérise : leur incompréhension des déterminants culturels et historiques de la région), ils s’engagèrent alors entre janvier et mars 2016 au sol auprès des forces kurdes du YPG. Ils accompagnèrent la montée en puissance des forces démocratiques syriennes (FDS) (cet acronyme se voulant plus rassurant pour Washington, dont la lecture stratégique se résume souvent à distribuer armes et financement à ceux s’autoproclamant "démocrates").

Malgré quelques succès sur le terrain (la conquête de Manbij entre juin et août 2016), l’appui américain se révéla hélas catastrophique pour le YPG.
Celui-ci perdît près de 20% de ses effectifs combattants lors des offensives dans le Nord syrien.
Car le caractère restrictif des frappes américaines, auxquelles les combattants de l’EI se sont parfaitement adaptés -en se retranchant systématiquement dans les hôpitaux, les écoles et les lieux de culte, prenant en otage la population-diminue leur impact.
[Notons que cette tactique du repli, sur des lieux que la doctrine d’emploi américaine interdit de viser, est celle pratiquée à l’identique dans leur mode opératoire, par les islamistes d’Alep, si chers à Jean-Marc Ayrault...]

Si les américains, en définitive, ont fini par accepter de délivrer des frappes sur ce type de bâtiments, leur faible réactivité dans ce genre de situation, à la différence des Russes, explique la très forte attrition subie par les troupes combattantes du YPG, par ailleurs de grande qualité, lors de cette reconquête.

Avec un allié qu’ils ont ainsi affaibli, entre autres erreurs tactiques, créant une situation chaotique sur le terrain, les Etats-Unis n’ont ainsi pas tardé à se retrouver face à l’incohérence de leur stratégie.

Et, on le voit aujourd’hui, celle-ci est sévèrement remise en cause sur le terrain...

* JAN : Jabbat Al Nosrah - FAC : Fateh Al Cham - FAS : Forces Armées Syriennes - FDS : Forces Démocrates Syriennes - EI : Etat Islamique - ASL : Armée Syrienne Libre - YPG : Nom de la branche armée kurde du PKK en Syrie.