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Syrie : comment sortir la France de l’impasse ?

Ecrit , le mercredi 12 octobre 2016

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[Le lecteur retrouvera en fin d’article un Vade-Mecum reprenant les soutiens accordés aux factions évoquées)].

Qui sème le vent récolte la tempête.

Le ministre des affaires étrangères (MAE) Jean-Marc Ayrault vient de rentrer de New-York avec sa résolution sous le bras et, en guise de réponse : l’affront d’un véto russe au Conseil de sécurité de l’ONU.

Quelques jours auparavant, le 5 octobre 2016, à la veille de sa visite à Moscou, il accusait Moscou de « cynisme » en Syrie et laissait entendre, par une formule ironique, que les combattants islamistes ne se battent ni dans les hôpitaux, ni dans les écoles. Ses propos, pour un ministre des affaires étrangères étaient proprement stupéfiants.

Outre le fait qu’en matière de cynisme le MAE français aurait été bien inspiré de se tourner vers ses idoles nord-américaines, qui ne prétendent combattre les islamistes à l’Est de la Syrie que pour mieux continuer à les soutenir dans l’Ouest du pays, il aurait aussi pu obtenir auprès de Washington une confirmation de la propension des islamistes à se retrancher aussi bien dans les hôpitaux et les lieux de cultes que dans les écoles pour tirer, depuis ces bâtiments, sur leurs opposants comme sur la population civile.
Ainsi, lors de la conquête de Manbij par les Forces démocratiques syriennes (FDS) entre juin et août 2016, les points névralgiques de défense de l’État Islamique (EI) ont-ils été, outre les mosquées, l’hôpital central de la ville et l’Université. Cette dernière a, du coup, été rasée jusqu’au sol par les bombardements américains, ce qui a visiblement échappé à Jean-Marc Ayrault chez qui aucun cri d’orfraie n’a alors été entendu.

Par leur incohérence, leur ineptie et les résultats qu’ils produisent, les propos du MAE confirment donc l’idée que le Quai d’Orsay n’en finit pas de toucher le fond, à tel point que l’on peut se demander si nos gouvernants ne se dirigent pas, dans le domaine des affaires étrangères, vers un dépôt de bilan de leur politique anti-terroriste, équivalent à celui connu dans les affaires intérieures entre 2015 et 2016.
En effet, adoptant depuis 2011 une posture qui hésite entre l’attitude du caniche ou celle du roquet des américains, sur un terrain où la France hérite pourtant de neuf siècles d’Histoire diplomatique, on peut se demander si, de Sarkozy à Hollande, en passant par Fabius, Juppé et Ayrault, nos dirigeants et leurs ministres n’ont pas acquis une responsabilité majeure dans la montée en puissance de la mosaïque de mouvements islamistes de la région. Que par ailleurs : de l’Armée Syrienne Libre (ASL) à l’EI, en passant par Jabbat Al Nosrah (JAN) devenu Fateh Al Cham (FAC) en 2016, plus rien ne distingue désormais.

Les américains firent initialement plutôt preuve de retenue sur le dossier syrien. Et ce sont nos dirigeants qui les ont ramenés à leurs démons néoconservateurs début 2016.
[Nous développons dans un autre article les raisons du glissement américain dans le conflit et les déterminants culturels impliquant une lutte acharnée entre le gouvernement syrien (appuyé par ses minorités) et les factions islamistes sur le terrain.].

Les Etats-Unis n’ont d’ailleurs pas tardé à se retrouver face à l’incohérence de leur stratégie : celle qui consiste à combattre l’EI à l’Est de la Syrie et à soutenir ses frères jumeaux à l’Ouest, qu’il s’agisse de l’Armée Syrienne Libre ou des nombreux mouvements s’agrégeant autour du Fateh Al Cham (ex- Jabbat Al Nosrah).
Car, si au grand dam de Laurent Fabius, les Etats-Unis se sont toujours interdits de soutenir directement le JAN - les Turcs, ont, eux, en revanche pris cette tâche à leur compte.
Le 3 septembre 2016, agacés par l’appui fourni par les Etats-Unis à leurs ennemis kurdes du Yekîneyên Parastina Gel (YPG : branche armée du PKK en Syrie), et confortés par le réchauffement de leurs relations avec la Russie (après les plates excuses d’Erdogan) les Turcs franchissaient la frontière syrienne, en appui des islamistes de l’ASL, pour "reconquérir" la ville de Jarabalus, au Nord de Manbij, tenue par l’EI.
En guise de reconquête, il s’est en réalité simplement agi d’une relève sur positions, entre mouvements islamistes de l’EI et de l’ASL, coordonnée par la Turquie, l’EI ayant quitté ses positions sans combattre.
[Les seuls combats eurent lieu entre les islamistes de l’ASL et les kurdes du YPG, dans un rapport de force matériel suffisamment défavorable à ces derniers pour les obliger à se replier au Sud du cours d’eau Naar As Sajur, vers Manbij. Mais non sans avoir détruit auparavant, par des tirs de missiles Milan, cinq chars turcs. Sans doute s’agit-il du seul fait d’arme réellement glorieux accompli avec du matériel français dans ce pays depuis 2011.]
Ainsi, en guise de parfaite illustration de l’ineptie stratégique américaine, après 5 mois à peine d’intervention au sol, les Etats-Unis se retrouvaient avec deux forces combattantes qu’ils forment et arment, s’affrontant directement sous leurs yeux.

À ce jour, le YPG, esseulé de s’être tourné vers les américains plutôt que les Russes, n’est plus en mesure de poursuivre durablement ses opérations de conquête face à l’EI, surtout dans la direction vers laquelle le poussent les américains, c’est à dire Raqqah, en dehors de tout territoire kurde où les méthodes de combat du YPG, proches de la guerre de partisans, ne bénéficient plus de l’efficience que leur offre l’appui de la population.
L’irrédentisme kurde les pousse à poursuivre vers l’Ouest, afin de fermer le corridor entre le canton d’Afrin et la Rojava, mais les Etats-Unis s’y opposent pour ne pas continuer à vexer leur encombrant allié turc, bien que plus personne n’ait de doute sur le double jeu de la Turquie. Qui, après avoir été le principal soutien de l’EI, continue à abreuver en armes et munitions le FAC (ex-JAN) et l’ensemble des mouvements islamistes de l’Ouest syrien.
Pour couronner le tout, l’isolement dans lequel les Etats-Unis ont cherché à maintenir les Russes, et la servilité de caniche du Quai d’Orsay sur ce point, conduisirent ces derniers à nouer une alliance tactique avec les Turcs. Cette alliance pourrait bien hypothéquer un peu plus les perspectives de fermeture rapide du corridor entre Afrin et la Rojava.

Or la fermeture de ce corridor, en bloquant toute voie de communication avec la Turquie, aujourd’hui plus que jamais principale autoroute des islamistes en hommes, armements et munitions, est le préalable nécessaire et indispensable avant toute victoire durable contre les mouvements islamistes, EI, FAC (ex-JAN), ASL et consorts.
Une poursuite de la conquête vers Raqqah - sans d’ailleurs que soient identifiées à ce jour les troupes en mesure de s’y livrer -, sans la fermeture préalable de ce corridor, serait catastrophique dans ses conséquences : elle entrainerait la diaspora de milliers de combattants de l’EI - notamment étrangers - vers les autres mouvements islamistes (ASL, FAC, etc...) qui n’ont rien à envier à l’EI dans leurs objectifs et ne se distinguent que par des différences de calendrier ; mais aussi vers l’Europe, via la Turquie, afin d’y multiplier les attentats.
Nous ne ferions ainsi que tomber de Charybde en Scylla.

Sans doute nos gouvernants viennent-ils en effet d’écrire les cinq pires années de nos neuf siècles d’Histoire française dans la région ; à leurs côtés même un Guy de Lusignan, monarque aussi improbable qu’incompétent du royaume de Jérusalem au XIIème siècle, passerait pour un stratège fin et pertinent.

De sérieuses questions méritent sans doute d’être posées sur le recrutement de certains fonctionnaires du Quai d’Orsay, ce ministère semblant subir de plein fouet l’effondrement de l’école française de sciences politiques concomitante au "règne" de Richard Descoings.
Dans un ministère où la profondeur historique est nécessaire pour mener des analyses de qualité, on ne peut en effet que déplorer la disparition totale de ces dernières dans la production du Quai, et cet effondrement qualitatif est malheureusement loin de ne concerner que la thématique du Proche Orient.
Ainsi, sur les questions africaines, l’ineptie du Quai a en effet également atteint de tels sommets qu’elle apparait souvent comme le facteur principal de la perte d’influence française sur ce continent.
Les américains doivent, en Syrie comme ailleurs, être vivement encouragés à revenir à une politique isolationniste.
Le monde, contrairement à ce que croient les néoconservateurs américains et leurs nombreux admirateurs atlantistes - quand ils n’en sont pas les stipendiés - ne se porte pas mieux quand les Etats-Unis s’en occupent.
Si c’était encore nécessaire, la décennie d’interventionnisme américain qui vient de s’écouler l’a amplement démontré.

Avec un PIB d’à peine 70 % celui de la France, la Russie, seule, a prouvé qu’il était possible d’être bien plus efficace, dans le combat contre l’islamisme en Syrie, que les Etats-Unis, qui monopolisent, pour leur défense, la moitié du budget de tous les pays du monde réunis.
Il est donc urgent pour la France de joindre ses moyens et ses efforts à l’acteur Russe et de construire avec lui une relation bilatérale de qualité et une coopération rapprochée sur le terrain.
Une telle coopération relève du plus élémentaire bon sens puisque la Russie partage des objectifs stratégiques convergents avec ceux qui devraient être poursuivis par la France, notamment dans une région où elle partage historiquement, avec la Russie, le rôle de protecteur, face aux Turcs, des minorités chrétiennes.

L’EI, puis le JAN comme son successeur le FAC, l’ASL et les autres mouvements islamistes, réservoirs actuels et futurs des terroristes islamistes qui ont frappé ou frapperont sur notre sol, doivent être circonscrits au plus vite.
Pour ce faire, il faut laisser la Russie et les Forces Armées Syriennes (FAS) libérer dans les meilleurs délais les derniers quartiers d’Alep encore aux mains des islamistes. Ceux-ci tiennent en otage la population, comme le faisait l’EI à Manbij, en tirant à vue sur les civils qui tentent de fuir vers les zones libérées.
Le véto russe à la dernière proposition de résolution de Jean-Marc Ayrault, qui n’avait pour seul but que de donner un répit supplémentaire aux islamistes d’Alep, est ainsi une heureuse nouvelle.

Une fois Alep libérée, les FAS et les Russes pourront joindre leurs forces à celles des kurdes pour fermer le corridor entre Afrin et la Rojava.
Sur ce point, un rapprochement entre la France et la Russie est nécessaire pour trouver un terrain d’entente entre les kurdes du YPG et le régime syrien, mais aussi pour encourager les Russes à mettre fin à l’alliance tactique, nouée par défaut, avec la Turquie.
La Turquie reste le principal soutien régional de tous les mouvements islamistes en Syrie.
La France a, sur ce point, un rôle historique à jouer en faveur des Kurdes, et auprès de la Russie, pour faire accepter à la Syrie, a minima un statut d’autonomie au sein d’une fédération syrienne, mais idéalement une indépendance.
Cette indépendance pourrait être acceptée par la Syrie si elle s’accompagnait d’un désenclavement de ce nouveau Kurdistan, par la reprise, sur la Turquie, du Sandjak d’Alexandrette (zone côtière disputée par la Syrie). La Syrie pourrait alors reprendre la partie sud de ce territoire en abandonnant le Nord aux Kurdes.
Pour parvenir au terme de la mise en œuvre d’une telle coopération, demeurera sans doute la question du volume des troupes au sol, afin de reconquérir le terrain face à un volume global d’islamistes de dizaines de milliers d’hommes appuyés par une population qu’ils s’efforcent de gagner à l’islam politique.
Pour pallier cette lacune, la France, aux côtés de la Russie, pourrait contribuer à la mise sur pied d’une force de volontaires internationaux recrutant essentiellement dans les minorités persécutées par les islamistes, mais aussi dans une ressource beaucoup plus large (et sans doute disponible, compte tenu de l’émoi suscité par la brutalité des islamistes de l’EI, du JAN et de l’ASL, jusqu’en Amérique latine), à titre d’exemple, même les FARC ont spontanément proposé leur aide aux kurdes du YPG.
La tâche apparait encore immense pour des gouvernants français soucieux de mettre fin aux cinq années catastrophiques que vient d’écrire le Quai d’Orsay en matière de relations internationales au Levant.
Dans ce contexte, le bilan catastrophique de cinq ans de politique atlantiste devrait conduire de futurs gouvernements français responsables à engager une solide coopération avec la Russie, qui elle, lutte en Syrie avec une cohérence et une efficacité, jusqu’à présent inégalées face aux islamistes.

Ainsi un gouvernement français patriote, ayant le sens de l’Histoire pourrait contribuer à la neutralisation de la menace principale qui pèse aujourd’hui sur l’Europe : en réussissant enfin à réunir la France et la Russie (dont les intérêts historiques et géographiques sont convergents depuis la naissance de l’Empire Russe au XIXème siècle) sur les questions internationales.


Les factions et leurs soutiens évoqués dans l’article :

L’ASL (Armée Syrienne Libre) : Soutenue par les occidentaux et les pétromonarchies.
Le JAN (Jabbat Al Nosrah) devenu FAC (Fateh Al Cham) : essentiellement soutenu par la Turquie.
Toute une mosaïque de petits mouvements anciennement soutenus par les occidentaux s’allient maintenant ouvertement au JAN (Jabbat Al Nosrah).
Le YPG (Yekîneyên Parastina Gel, branche armée du PKK) constitue la colonne vertébrale des FDS (Forces démocratiques syriennes) soutenues par les américains.
Il est combattu par la Turquie (compte tenu des liens entre les FDS et le YPG - donc le PKK, considérés comme terroristes en Turquie).
Le YPG, lui, conserve des liens avec la Russie ; celle-ci l’ayant soutenu à l’Ouest du pays.
Les FAS (Forces Armées Syriennes) sont, elles, bien entendu, soutenues par la Russie.
Quant à la France qui avait initialement soutenue les petits mouvements islamistes (dont l’ASL présentée hâtivement comme modérée), celle-ci a été refroidie par leur ralliement au FAC. Elle a décidé, il y a un mois et demi, de mettre fin à tout soutien de ces mouvements (ASL et consorts).
Ceux-là même qui aujourd’hui affrontent la Russie et les FAS.
L’EI (Etat Islamique) fut initialement soutenu par la Turquie (jusqu’aux premiers attentats perpétrés sur son sol).
Depuis, la Turquie a basculé tout son effort de soutien vers le FAC (ex-JAN).