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Des valeurs européennes sans racines

Ecrit , le jeudi 9 juin 2016

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Le 26 février 2014, Daniel Cohn-Bendit s’exclame dans l’hémicycle du Parlement européen : "Vous êtes des crétins finis, parce-que vous n’avez pas compris les valeurs de l’Europe !".
Avant de se voir rappelé la somme des contradictions d’un parcours politique susceptible d’affecter la crédibilité et la pertinence de son propos...
Cet incident de séance illustre, dans une certaine mesure, les difficultés que rencontre l’Union européenne à affirmer ses valeurs ou à les définir.
Le traité de Lisbonne entendait préciser les valeurs de l’Union européenne.
Mais ce Traité sur l’Union Européenne (TUE) est-il parvenu à dresser, par la définition de ces valeurs, les contours d’une identité européenne ?
La Construction européenne a vu émerger progressivement l’affirmation de valeurs de l’Union Européenne.
Le traité de Rome, en 1957, évoque "les sauvegardes de la paix et de la liberté". Puis l’acte unique de 1986, dans lequel les États se déclarent "décidés à promouvoir ensemble la démocratie en se fondant sur les droits fondamentaux".
Ces valeurs affirmées pour la première fois par le TUE de Maastricht en 1992 et complété par le traité d’Amsterdam en 1997, furent confirmées et complétées par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne en 2000 : "L’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit".
Le traité de Lisbonne va plus loin et évoque la source d’inspiration de ces valeurs de l’UE.
Dans le préambule est écrit : "S’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’Etat de droit" etc.
L’article 2 énonce : "L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’Etat de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux Etats membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes."
Puis affiche, dans l’article 3, sa volonté d’assurer la promotion de ces valeurs, auxquelles elle accorde un caractère universel : "L’Union a pour but de promouvoir la paix, ses valeurs et le bien-être de ses peuples (...). Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs (...). Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la Charte des Nations unies."
On le voit, l’extension de ces valeurs à des concepts flous semble infinie. Tant celles-ci ne se réfèrent clairement à aucune histoire particulière ou culture clairement identifiée.
De récents classements de pays par concordance avec celles-ci, placent certains pays européens loin derrière le peloton de tête.
Pour exemple, The economist group effectue depuis 2005 un classement d’indice démocratique de 167 pays sur une base de critères assez proches de ceux des traités : processus électoral et pluralisme, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique, libertés civiles.
Dans le classement de 2011, les deux premiers pays de ce classement (Norvège et Islande) s’ils se trouvent bien dans l’espace européen n’appartiennent pas à l’Union.
Le Danemark, en troisième position, étant le premier Etat membre de l’Union à apparaitre dans ce classement.
Plusieurs pays de culture anglo-saxonne n’appartenant pas à l’espace géographique européen, comme la Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Canada s’y trouvent. Classés devant l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni.
Enfin d’autres pays de l’espace asiatique, comme le Japon et la Corée du Sud ou latino-américain, comme l’Uruguay et le Costa-Rica voire africain (Cap-Vert et Afrique du Sud) bénéficiaient d’un classement supérieur à la France.
Un tel classement surprend.
Si les valeurs exposées dans les traités de l’Union sont enracinées dans la culture européenne, comment des pays tels que la France ou l’Allemagne peuvent-ils pointer derrière certains pays africains ?
Les valeurs promues par l’Union européenne sont-elles sérieusement en relation avec l’histoire ou l’héritage européen ?
C’est toute la question.
L’histoire de l’Europe, de ses peuples, mérite pourtant notre attention. Elle peut permettre de mieux nous définir. L’union européenne pourrait s’en imprégner davantage.
Michel Dévoluy, codirecteur de l’Observatoire des politiques économiques en Europe définit, dans Comprendre le débat européen, l’héritage européen comme issu de "souffles successifs".
Il évoque la pensée gréco-romaine initiatrice de philosophie et de droit ; la civilisation médiévale (le temps des cathédrales et des premières universités) ; la Renaissance (les grandes découvertes et les débuts de l’humanisme) ; l’époque des sciences et des lumières (encyclopédistes, mouvements de libération sociaux).
Le vieux continent est par ailleurs une implantation humaine ancienne : le début historique de la chaine des outils fait remonter les hypothèses de présence humaine à -1800000 ans.
Ce n’est pas rien, Un tel enracinement.
Fernand Braudel, dans l’Identité de la France, évoque aussi les premiers signes, en Europe, d’une religiosité commune (déesse de la fécondité) avec l’arrivée de l’homo-sapiens-sapiens dont le dynamisme démographique efface en 5000 ans (de -40000 à -35000) la présence de l’homme de Neandertal.
Cette religiosité donnera naissance, en Europe occidentale, au chasséen (-3000), au culte de la "déesse mère", auquel se superposeront le culte de Vesta sous l’empire Romain, puis le culte marial avec la Chrétienté.
L’Europe connait également une expression artistique précoce : l’Art premier évolue sur 200 siècles, de -30000 à -10000 ans, notamment en France et dans le Nord de l’Espagne.
Evoquant la basse vallée de la Vézère, en Périgord, les "Eyzies, La Mouthe, les Combarelles, Font de Gaume, le Cap Blanc, Laussel, La Laugerie, Les Marseilles, La Madeleine, Moustier, Lascaux…", Pierre Gaxotte dans son Histoire des Français parle d’autant de "lieux saints de l’humanité, au même titre que l’Egypte, Ninive, Athènes et Rome".
Franck Bourdier, dans Préhistoire de la France y voit une supériorité culturelle des vallées du Sud-ouest franco-espagnol, par rapport au reste du monde, que l’Europe, l’ayant perdue, ne ressaisira qu’aux XIIème et XIIIème siècles.
La culture agricole est également précoce : le néolithique voit l’implantation, en -4500, d’un peuple danubien, aux procédés agricoles précoces, qui fertilisent les terres d’Europe occidentale et dynamisent la démographie ; notamment sur le territoire des futures gaules cisalpine et transalpine, créant les conditions du développement d’une société matriarcale. Que l’arrivée des peuples guerriers protoceltes (culture de Hallstatt en -700) puis celtes (culture de la Taine) en -500, aux structures sociales hiérarchisées et patriarcales, ne gommera pas.
La spécificité européenne se retrouve aussi dans la place particulière des femmes dans la société gauloise, sans équivalent dans les sociétés méditerranéennes : précisément sur les terres d’Europe qui verront le développement de l’esprit de Courtoisie au Moyen-âge.
Par ailleurs, la diaspora européenne des peuples celtes (-500) diffusera l’organisation sociale en trois ordres, bellatores (guerriers), oratores (prêtres) et laboratores (paysans). Bien après leur apogée au moyen-âge, cette distinction perdure dans les sociétés modernes européennes, même si celle-ci prend une forme différente aujourd’hui et tend à s’approcher d’un partage des tâches.
Au VIIIème siècle av J.C, un texte fondateur grec, le récit homérique, pose l’identité de peuples composés d’individus libres refusant de se soumettre au destin.
Au IVème siècle av J.C, l’apparition de la philosophie grecque en réaction au sophisme introduit l’idée de mise en lumière de la vérité (métaphore de la caverne de Platon), face au relativisme des sophistes. Cette philosophie sera par la suite intégrée et enrichie par la doctrine chrétienne (St Thomas d’Aquin)
Au Ier siècle ap J.C et après une période de profond recul des croyances religieuses à Rome, Sénèque, clef de voute du stoïcisme, développe une pensée "humaniste", affranchie de toute préoccupation divine.
À compter du IVème siècle ap J.C dans la suite des empereurs Constantin, puis Théodose, et au cours de l’ensemble du Moyen-âge, le Christianisme, religion portée par un projet non-violent, accepte, avec son avènement, de définir un usage limité de l’exercice de la violence (St Augustin et "la guerre juste"), et pose les principes de la séparation du temporel et du spirituel ("La Cité de Dieu" de St Augustin).
En se répandant dans l’ensemble des villes d’Europe (beaucoup plus tardivement dans les campagnes), il entame une longue œuvre de pacification progressive des us et coutumes (notamment guerriers ) des peuples de culture celte ainsi que des aristocraties germaniques (notamment Francs et Lombards) d’Europe. A travers la limitation puis l’interdiction de l’ordalie (issue des peuples Hittites et introduite par les celtes), l’encouragement à l’affranchissement des serfs (le servage fut introduit par l’empire romain, pour pallier l’affaissement démographique de l’empire et en préserver les moyens de production -attachement du paysan à sa terre-) ou l’instauration de la "Trêve de Dieu".
L’évêché de Rome, imposant sa prééminence sur les autres évêchés de l’empire, se pose durablement comme élément unificateur européen. Tant sur le plan culturel (conservation et diffusion du savoir) que politique, en nouant des alliances afin d’assurer sa pérennité (avec les Francs pour se préserver des Lombards), en accordant le statut d’empereur aux monarques, lesquels s’imposent comme unificateurs du continent (Charlemagne, Othon Ier, Napoléon Ier...). Rome participe à la définition de projets de défense communs des nations européennes et même au principe de solidarité (lutte contre l’Aryanisme, Reconquista, croisades pour préserver l’empire Byzantin - et finalement retarder sa chute de 4 siècles-).
Au XVème siècle, l’arrivée en nombre de Byzantins à Rome, au moment de la chute de Constantinople, conduit l’Europe occidentale, marquée par une culture médiévale à forte empreinte romaine à (re)découvrir ses racines grecques : hellénisation de l’espace européen au XVIème siècle, dans le domaine des arts et de la philosophie.
De 1525 à 1640, les dominicains et les jésuites de l’école de Salamanque développent des théories économiques juridiques et politiques à l’origine de la modernité (ce qui conduit l’hispaniste américain, Earl J. Hamilton, à infirmer dans les années 1930 la pensée de Max Weber sur la relation entre protestantisme et capitalisme. L’économiste Joseph Schumpeter affirme que les penseurs de l’école de Salamanque méritaient le qualificatif de fondateurs de l’économie moderne. Opposé au mercantilisme, Domingo de Soto soutient que de l’échange et de l’accumulation des métaux précieux, découle la richesse des nations, tandis que les penseurs de la néo-scolastique espagnole condamnent l’usure mais acceptent l’intérêt modéré.
Francisco Suarez (1548-1617), dans Defensio Fidei (1613) énonce l’axiome fondamental de la théologie scolastique : le pouvoir public vient toujours de Dieu et seule est légitime l’autorité qui ne perd pas de vue sa mission : l’obtention du bien commun.
Enfin, Vitoria et ses disciples influenceront les juristes allemands Grotius et Pufendorf, précurseurs du droit international.
Ainsi, dès le XVIème siècle, l’ensemble des ingrédients constitutifs des valeurs de l’Europe et contributifs de leur diffusion, sont posés : un socle anthropologique sédentaire précoce, pérennisé par une forte démographie en Europe occidentale ; une culture guerrière, léguée par les peuples celtes et germains, mais progressivement pacifiée par la religion chrétienne, qui reçoit en héritage l’architecture administrative de l’Empire romain ; une ré-hellénisation tardive ravivant les sources artistiques et philosophiques grecques de la civilisation européenne.
On le constate avec force, l’Europe dispose d’une histoire longue et riche. L’Europe bénéficie d’une culture raffinée par des siècles d’échanges et de confrontations, intellectuelles, artistiques.
Ce socle devrait permettre de servir de référence à tout énoncé de valeurs.
Cette culture complétée par le Christianisme, cet héritage greco-romain, cette histoire économique spécifique, constituent les fondamentaux sur lesquels les valeurs de l’Union devraient s’enraciner et trouver leur juste orientation ou délimitation.
On en est encore assez loin.
L’Union européenne, en dressant une liste de ses valeurs à l’article 2 du Traité de l’Union Européenne, et en évoquant trop vaguement les sources de ses valeurs en préambule, s’est refusée à en définir les racines. Les « décontextualisant », les « affadissant ».
L’exemple du rejet de toute référence aux racines chrétiennes de l’Europe lors du projet de Constitution, en 2004 est éloquent. Le préambule du Traité de l’Union Européenne évoque bien les "héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe", mais se garde bien de les préciser.
On peut ainsi considérer que les valeurs actuellement déclinées et à vocation universelle, de liberté, d’égalité, de démocratie, de paix, sont pertinentes mais insuffisamment reliées à leurs origines. Elles ne se réfèrent à aucune fondation solide.
Ce faisant, ces valeurs se sont « affolées » comme le dit G.K. Chesterton de certaines de celles-ci : ce sont des "idées chrétiennes devenues folles".
En cela d’ailleurs, ces valeurs sont devenues des idéologies, toutes décisions y sont soumises, fussent-elles en contradiction avec l’histoire, l’héritage et la vocation de la civilisation européenne.
Le risque est grand lorsque l’on coupe l’arbre de ses racines qu’il se déforme et périclite.
Certaines des valeurs de l’Union ont en effet perdu leur identité propre, leur identité européenne.
Les excès meurtrier des idéologies du XXème siècle devraient nous enseigner que l’idéologisation de valeurs, déracinées et réinventées dans une histoire idéalisée, conduit au pire.
Les traumatismes issus des deux guerres et de la décolonisation, conduisirent l’Union à refuser d’assumer son héritage historique européen.
Le risque est grand alors de voir ces valeurs dénaturées, réappropriées par d’autres et finalement détournées de leur sens, par une absence d’enracinement.
Peu de monnaies au monde, à part l’Euro, ne présentent aucun monument ni personnage lié à son espace de circulation ou son histoire. Est-ce cohérent ?
Je me réfère aisément à la démocratie quand j’évoque l’histoire d’Athènes. Je sais comment être démocrate si je me fais héritier ou me réfère clairement à la culture greco-latine. Si je m’identifie à mes racines, je sais quel sens donner à mes valeurs. Je peux alors les proposer, solidement, sûrement et en présenter toute la beauté.
Dans ce contexte, les citoyens des États membres de l’Union peinent logiquement à s’identifier à ces valeurs sans identité, d’autant plus qu’ils appartiennent à une civilisation dont les peuples ont eu très tôt un sens historique, source de l’esprit citoyen (Grèce, Rome), puis national (France, dès Philippe Auguste, Angleterre, Ecosse, Allemagne, Italie...).
L’actualisation sans cesse plus excessive des "valeurs" de l’Union, l’extension des notions de liberté individuelle, de nouveaux droits de "l’homme", sont l’illustration évidente d’un problème majeur : refuser de reconnaître leur source à des valeurs, les dénature.
"Chaque peuple porte une tradition, un royaume intérieur, un murmure des temps anciens et du futur" rappelle Dominique Venner dans son Histoire et tradition des peuples européens : 30000 ans d’identité.
Qu’aurait l’Union européenne à perdre, à assumer cet héritage, ces racines ?
L’histoire et l’héritage européens dépassent le seul XXème siècle (culpabilisant selon certains). Ils fondent, reliés à ses valeurs, l’identité européenne.
Espérons que l’Europe, elle, au sens de coopération d’États nations, saura imposer tôt ou tard à l’Union européenne la reconnaissance de ses racines.
À quoi sert l’actuel et flou rappel des « héritages... » ?
C’est de notre point de vue, vital et revitalisant, de clarifier ces points.
Peut-être faut-il d’ailleurs voir, dans cette absence actuelle d’enracinement culturel reconnue à l’Union, l’une des difficultés des États-membres à intégrer les populations étrangères.
L’assimilation, comme l’indique Paul Collier dans Exodus, nécessite des autochtones qu’ils soient les prosélytes de leur propre culture et identité. Et non de concepts creux.
Est-ce possible si ces valeurs ne sont reliées à "rien" ?
Ce « rien » actuel qu’Hervé Juvin, auteur de La Grande séparation, identifie comme une source de malheur des peuples européens.
Il évoque lors d’une conférence, le cas d’une mère de famille. Sa fille s’interroge à propos de ses camarades, en particulier ceux accomplissant le ramadan. Ceux-ci l’interpellent sur sa culture. Ils l’affirment, ils suivent les préceptes de l’islam parce qu’ils sont musulmans.
« Et nous ? », demande la fille à sa mère, la questionnant ainsi sur leur identité, culturelle (et notamment cultuelle). "Nous ne sommes rien" répondît cette dernière.
Ici, peut être, réside l’un des problèmes des valeurs de l’Union : elles ne font référence à aucune identité culturelle précise.