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Comment le système financier s’approprie le monde

Ecrit , le jeudi 17 octobre 2013

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Parmi les attributs de la souveraineté d’un état, l’un des plus importants est « le droit de battre monnaie ». C’est probablement pour l’exercice de ce droit régalien que sont morts assassinés deux présidents américains Abraham Lincoln et John F Kennedy. A de très rares et très courtes exceptions, la monnaie américaine, en dépit de l’article premier de la Constitution américaine, n’a jamais été imprimée par le gouvernement américain.

Cette bataille pour le contrôle de la monnaie était même antérieure à la déclaration d’indépendance.
Les banquiers de la City avaient réussi à faire interdire l’émission du Colonial Script, monnaie locale américaine, imposant ainsi aux colons d’utiliser la monnaie or et argent des banques anglaises.

Or, cette monnaie, imprimée par les banques, était déjà frappé d’un taux d’intérêt dès son émission. Concrètement, cela créait une dette de la part des colonies utilisatrices de cette monnaie vers les banques. C’est pour cette raison que les monétaristes appellent ce type de monnaie une « monnaie-dette ».

Après l’indépendance, les rédacteurs de la Constitution Américaine de 1787 avaient voulu éviter ce danger en précisant qu’il appartenait au Congrès d’émettre la monnaie. (Art 1, sec 8, § 5)

Mais les banquiers ne se laissèrent pas intimider par cette jeune république et trouvèrent un écho favorable au sein même de l’exécutif en la personne du Secrétaire d’Etat au Trésor (A Hamilton) et du président G Washington. Ils obtinrent l’autorisation de créer la Banque des États-Unis qui, malgré son nom, était entièrement possédée par des capitaux privés et qui obtint le droit exclusif pour 20 ans d’émettre la monnaie-dette du nouvel état à partir de 1791.

Il s’ensuivit une période de près d’un siècle d’opposition larvée entre les banques et l’exécutif américain pour reprendre ou garder le contrôle de la monnaie. Citons, entre autre, J Madison qui fut le 4ème président américain : « L’histoire révèle que les banquiers utilisent toutes les formes d’abus, d’intrigues, de supercheries et tous les moyens violents possibles afin de maintenir leur contrôle sur les gouvernements par le contrôle de l’émission de la monnaie. « 

Durant la guerre de sécession, A Lincoln, pour s’affranchir des taux d’usure pratiqués par la banque Rothschild de Londres, décida de mettre en application l’Article 1 et de faire imprimer les dollars par le Congrès en 1863. Mal lui en pris et il mourut assassiné en 1865. Son successeur revint immédiatement dans le rang.

En 1913, le congrès autorisa la création de la Reserve Fédérale, plus connue sous le nom de FED. Elle était le fruit de l’initiative d’un certain nombre de banquiers anglo-saxons qui, lors d’une réunion plus ou moins secrète dans l’île de Jekill en 1910, avait élaboré ce projet. La FED présente beaucoup d’analogies avec la Banque d’Angleterre. Ces deux établissements de droit privé (détenus uniquement par des capitaux privés) exercent le droit d’émettre la monnaie de leur propre état. Je ne vais pas reprendre dans le détail l’historique de la Banque d’Angleterre, mais vous pouvez vous rendre sur le lien suivant afin de lire l’excellent article que JC Bardet lui a consacré en 1950.

http://www.hardinvestor.net/t11468-loi-1973-giscard-pebereau-retour-sur-la-creation-de-la-banque-d-angleterre

Je ne surprendrai personne en disant qu’il y avait au moins un représentant de celle-ci assistant à la réunion de l’ile Jekill. Juste après le vote, un des sénateurs opposé à ce texte, Charles Lindbergh Senior (père de l’aviateur) avait eu ces propos prophétiques : « « Cette loi établit le trust le plus gigantesque sur la Terre. Quand le Président signera ce projet de loi, un gouvernement invisible , le pouvoir invisible de la puissance financière sera légalisé. Les gens peuvent ne pas s’en apercevoir immédiatement, mais le jour des comptes n’est éloigné que de quelques années.

Un autre président des États-Unis d’Amérique tenta également de faire appliquer le fameux article 1 de la Constitution en juin 1963 (100 ans après Lincoln, les symbolistes ou les numérologues verront peut-être un lien ?) afin de reprendre le contrôle de la monnaie, malgré la mise en garde de son père Joseph Kennedy. On sait ce qui s’est passé à Dallas au mois de novembre suivant. Ce qu’on sait moins, c’est que son successeur Lyndon B Johnson, immédiatement après avoir prêté serment dans l’avion qui le ramenait, en même temps que la dépouille de Kennedy, vers Washington, a suspendu l’Executive Order de juin ordonnant l’émission de la monnaie par le gouvernement. Depuis cette date, l’exécutif américain n’a jamais cherché à s’opposer à la FED en ce qui concerne l’émission de la monnaie. On fait croire au bon peuple que le président américain nomme le gouverneur de la FED, mais ce n’est qu’une illusion d’optique. Dans les faits, il ratifie simplement le choix fait par les actionnaires de celle-ci.

Voici un lien intéressant concernant l’histoire de la Réserve Fédérale : http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=695

Il n’est donc pas tellement étonnant de retrouver une démarche analogue dans certains pays occidentaux après la seconde guerre mondiale. Cela s’est souvent fait en deux temps. En premier lieu , le législateur du pays adopte une loi interdisant à la banque centrale de financer les dépenses publiques (Canada 1970 ou France 1973 entre autres) ce qui convertit donc tout déficit public en dette génératrice d’intérêts. Ensuite, et ce fut le cas de l’Union Monétaire Européenne, on retire aux banques centrales des états le droit d’émettre cette monnaie devenue unique pour ces différents états. Un simple examen de la progression de la dette publique française depuis 1973 se passe de tout commentaire.

schema-dette

La dette publique française était de l’ordre de 20% du PIB à la fin des années 70 et représente en 2012 environ 90% de celui-ci. Il faut toutefois rappeler que les banques qui prêtent ces sommes ne les empruntent à personne.

C’est uniquement de la monnaie scripturale créée pour la circonstance et qui est destinée à être détruite une fois remboursée. Par contre, les intérêts sont tout ce qu’il y a de plus réel et les 50 milliards d’€ d’intérêts versés proviennent bien des impôts payés par les contribuables. Ce qui fait que les banques qui nous prêtent de l’argent n’ont pas besoin que ces prêts soient remboursés. Seuls comptent pour elles les intérêts que nous versons. Chaque fois qu’une dette arrive « à maturité » c’est-à-dire qu’il faut la rembourser, l’état en question emprunte une somme équivalente et le tour est joué, c’est-à-dire qu’on repart pour un nouveau cycle de paiement des intérêts.

On voit immédiatement combien ce système est fructueux pour le système bancaire international qu’on appelle pudiquement les « marchés » et l’intérêt qu’il y a à le pérenniser.

Dans sa « Théorie quantitative de la monnaie » Milton Friedman (considéré comme le père –avec Freidrich Hayek- comme le père spirituel du néolibéralisme) énonce que l’offre et la demande monétaire sont indépendantes l’une de l’autre. Cela revient pratiquement à dire que la monnaie n’a que peu d’influence sur l’économie d’un pays. Or, ramener le rôle de la monnaie uniquement à celui de l’échange est très réducteur.

C’est nier le pouvoir d’ajustement économique, donc le différentiel de compétitivité dû à la valeur de la monnaie de chaque pays, pris en tant que zone monétaire optimale.

On constate aujourd’hui que la Chine, pour prendre un exemple, maintient volontairement sa monnaie à un taux très bas pour doper ses exportations. Le gouvernement chinois a gardé sa souveraineté monétaire, ce qui lui permet de fixer le cours de sa monnaie en en émettant plus qu’il n’est nécessaire et en en interdisant l’exportation. Plus prés de nous, l’Allemagne, devenue en quelque sorte le symbole de la bonne économie européenne, profite d’un cours de l’euro très sous-évalué par rapport à ce que serait le cours du Mark si elle l’avait gardé. Elle est la grande gagnante de la monnaie unique européenne, qui lui permet de ne pas acheter trop cher ce dont elle a besoin tout en lui assurant une compétitivité de prix à l’export.

Inversement, beaucoup d’autres pays de la zone euro subissent les effets dévastateurs d’un cours de monnaie inadapté à leur santé économique. Ne pouvant modifier le cours de leur monnaie, trop forte pour leur économie exsangue, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et bientôt la France et la Belgique vont sombrer dans le marasme, suivant le même processus :

La monnaie-dette imprimée par un organisme ne dépendant pas de l’exécutif est productrice d’intérêts pour cet organisme. Ces intérêts viennent s’ajouter au déficit des états déjà en difficulté, ce qui les oblige à faire davantage d’économies sur leurs dépenses, ce qui diminue encore leur croissance jusqu’à l’entrée en récession.

Cette récession provoque un recul du PIB, donc une augmentation du ratio Dette / PIB. L’augmentation de ce taux les fragilise encore davantage et fait bondir leur taux d’emprunt. On constate en ce moment l’étrange similitude des dégradations économiques pour les pays pour lesquels la valeur de l’euro est trop élevée par rapport aux besoins de leurs économies. Pour leur venir en aide, la solidarité européenne aurait logiquement du dévaluer l’euro afin de restaurer leur compétitivité et les sortir de ce mauvais pas. Malheureusement, ceux qui ne sont pas dans cette situation ne veulent pas en entendre parler. C’est le cas de l’Allemagne notamment, pour qui une dépréciation de l’euro serait un mauvais coup, car cela renchérirait ses importations tout en augmentant la pression concurrentielle à l’exportation.

Alors, pourquoi un tel acharnement thérapeutique au sujet de la monnaie unique ? Pourquoi ne pas faire un constat qui s’impose pourtant ? Ils ont fait fausse route. Pourquoi, afin de privilégier les droits des peuples, ne veulent-ils pas le reconnaître-même si certains le font à demi-mot- ?

Quels sont les réels profiteurs d’une telle situation ?

Ces questions semblent toutes être entourées d’un halo de mystère. Pourtant, la chronologie des faits est assez parlante. Le système bancaire privé international, mais essentiellement d’origine anglo-saxonne a réussi à s’accaparer dans presque tout l’occident ce droit régalien de « battre monnaie » en se substituant principalement aux états-nation dans ce domaine.

Cela a commencé par l’Angleterre, s’est naturellement étendu aux Etats-Unis au 18ème siècle et 19ème siècle avant de s’étendre à l’Europe au 20ème siècle après quelques difficultés rencontrées en Argentine, en Indonésie et en Nouvelle Zélande, trois pays qui avaient voulu utiliser le dollar américain comme monnaie.

Certains pays, avant la monnaie unique, devaient déjà financer leur déficit publique par les banques privées (Canada en 1970, France en 1973, ainsi que de nombreux autres pays)

On peut se poser la question de savoir si, en fait, la monnaie unique de l’UEM ne trouve pas, au moins en partie, son origine dans la volonté qu’a toujours eu le système bancaire anglo-saxon d’imprimer de la monnaie dette et de réaliser d’énormes bénéfices au niveau des intérêts ainsi générés.

Bien sûr, on va crier au complot. Mais les faits sont têtus…

La conclusion de tout ceci s’impose, quoi qu’en disent les monétaristes de l’Ecole de Chicago nourris au néolibéralisme, et pour lesquels c’est l’existence même de l’Etat qui doit être remise en question, le contrôle de sa propre monnaie est indispensable à un état qui se veut souverain, dont seul le peuple qui constitue cette nation peut exercer, au travers des institutions, cette souveraineté.

Il est évident que les structures des états sont un obstacle à la mondialisation financière, qui ne veut ni règles, ni frontières, mais si on veut faire disparaître les états, il faut le dire clairement. Toutes ces finasseries hypocrites sont utilisées uniquement pour avancer sous un « faux nez » afin de tromper les peuples. Il convient donc de nous réapproprier les droits qui sont inscrits dans notre constitution, et celui de battre notre monnaie est un des plus importants.